A la campagne, j’étais petite, la guerre revenait en fin de repas, c’était des traces de brûlures sur le thorax gazé de mon grand père et mes parents qui avaient mangé des rutabagas pendant leur adolescence. La politique, c’était De Gaulle qui parlait haut. Les salades poussaient sous nos fenêtres.

Plus tard, des cousins plus agés ne revenaient pas d’Algérie et des enfants Vietnamiens courant devant les flammes de l’enfer mouraient sur nos téléviseurs.
Au fond du jardin, je vise dans le Brownie Flash de mon père, j’ai quatre ans, je photographie ma mère qui étend des draps, ma première photo.

 

       

         Je fais des photos de ma soeur, mon frère, mes voisins, des gens qui passent dans la rue. Je sentais bien qu’il fallait partir. L’école publique qui m’avait appris beaucoup de choses, et que je remercie au passage pour les délices de la petite école Saint Joseph à Aubigné Racan, la beauté du lycée Marie Curie à Sceaux,  les cerveaux agités des élèves et des professeurs d’hypokhàgne, la bienvaillance du professeur à l’énoncé de mon choix de maitrise "Les rapports familiaux dans le monde de Mickey Mouse", m’a sans le vouloir, mais surement, ouvert les portes pour le grand chahut idéaliste de mai 68.

 

         L’Italie : le cinéma. Cinq ans à Rome avec Cohn Bendit en exil et une belle bande d’agitateurs inoubliables. Travail collectif pour le film de Jean-Luc Godard "Vent d’est" et réalisation de deux longs métrages avec Marc’O.
La ville est un braséro de rencontres qui changent la vie définitivement, de Pasolini aux Straub.
Puis la révolution des oeillets au Portugal, avec nos appareils photos on traque les visages épuisés des opposants qu’on vient de tirer des prisons-mouroirs de Salazar.
Je sens qu’au milieu des blessés je pourrais devenir infirmière et que seule l’émotion devant la beauté peut me faire devenir photographe.
Je me lance dans un concours de photos de mode, pour décrocher le premier prix qui me permettrait de payer ma note de téléphone, je gagne.
Avant ce concours, il y avait les vrais gens dans la vraie rue et après il y a eu les vrais mannequins dans les vrais studios de mode.​


         Je me gave de films à la Cinémathèque et je commence à photographier des actrices et des acteurs qui deviendront vite célèbres, les premiers étant Isabelle Adjani et Gérard Depardieu.
Puis viendront Catherine Deneuve, Simone Signoret, Yves Montand, Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Serge Gainsbourg, Jane Birkin, Robert de Niro, Anouk Aimée, Sir Lawence Olivier, Isabella Rossellini, Margueritte Duras, Balthus, Leonard Cohen, Bob Dylan, Isabelle Huppert, Françoise Sagan…
Sonia Rykiel, regardant dans la petite valise où j’entassais mes portraits me dit:
"Vous êtes libre la semaine prochaine ?",  "Pouvez-vous photographier ma collection pour 18 pages dans Vogue ?", "Connaissez–vous un mannequin ?". J’ai répondu OUI aux trois questions.
Je ne connaissais personne, j’avais vu en couverture de Elle Anne Rohart qui venait de remporter un concours pour devenir mannequin. "Parfait" dit Sonia.
Je photographie toutes ses collections pendant plus de dix ans et réalise avec Anne Rohart un livre de nus au château de Maisons-Lafitte, 30 photos dans le même lieu avec la même personne, et juste un drap. Le livre porte son nom.​

 

        

         Il s’ensuit de longues années d’une sorte de rap intensif avec ceux que je photographie, ceux qui commandent les  photographies, ceux qui fabriquent les photographies avec moi, long rap essoufflant qui ne cesse que pendant les brefs instants magiques des déclics qui font mouche.

Christian Dior, Nina Ricci, Yves St Laurent, Montana, Hermes, Chanel…
Je travaille main dans la main avec les créateurs, ils me tiennent la main et me laissent faire, Eau Sauvage, Dolce Vita, Dune chez Dior, Tiffany, Trésor de Lancôme avec Isabella Rossellini, Chanel N°5 avec Carole Bouquet, Coco Mademoiselle avec Kate Moss puis Kiera Knightley, Allure avec Anna Mouglalis, N° 5 avec Audrey Tautou.
Je vis avec  un groupe que j’aime, presque toujours les mêmes mannequins, coiffeurs, maquilleurs, stylistes, voyageant d’aéroports en h
ôtels, au gré des saisons inversées des collections de mode, pour Vogue Usa, Vogue France, The New York Times magazine, Elle France, Usa, Uk et bien d’autres.​
 

          On change de siècle, mais je travaille toujours avec la même famille de magazines et de grandes marques. Mon bureau s'agrandit, les machines débarquent, je passe au numérique. Je commence à travailler dans mes archives pour éditer des cartes postales, faire une grande exposition qui aura lieu à ARLES aux "Rencontres photographiques" dans la vertigineuse Eglise des Frères Prêcheurs en 2006. Je découvre l'architecture de Peter Zumthor, aux Thermes de Vals. J'y entraîne Laetitia Casta dans la chorégraphie d'un nouveau livre, une femme magnifique, nue, qui se place dans la perspective généreuse et fuyante d'un bâtiment parfait. Un nouveau livre "Laetitia Casta par Dominique Issermann". L'expérience romaine m'a laissé le goût du cinéma. Leonard Cohen dans les années 90 m'a confié la réalisation de ses clips "Dance me" et "Manhattan", tout comme Catherine Deneuve, Renaud et Patricia Kaas. C'est ainsi que Bob Dylan débarque un jour en 2004 devant ma caméra, convié par VICTORIA'S SECRET à faire une unique et légendaire apparition dans le monde du film publicitaire.  Pierre Bergé et Yves Saint Laurent me demandent de photographier la préparation et les coulisses du dernier défilé en 2002 au Centre Pompidou. C'était si beau si émouvant, historique. Je me suis mise à photographier son absence. Pour CHANEL j'enchaîne les campagnes de beauté avec Shalom Harlow, Natalia Vodianova, les campagnes de joaillerie avec Anna Mougladis, les parfums Allure, Coco Mademoiselle avec Kate Moss puis Keira Knightley, N°5 avec Audrey Tautou. Presque tout mon temps est occupé à travailler avec CHANEL. Quelle joie ! Avec des parenthèses excitantes pour DIOR avec Sharon Stone et Sophie Marceau, d'autres parfums dont le V de Valentino, "Le monde d'Hermès" en 2003, 2004 et 2010. Et toujours la joie de respirer les nouvelles pages fraîchement publiées dans les magazines comme le New York Times ou le ELLE avec Monica Bellucci, Patrick Bruel, Carla Bruni, Laetitia Casta, Milla Jovovich, Isabelle Adjani, Fanny Ardant.  

 

          J’ai toujours aimé faire des photos pour le papier, les pages de journaux, ça me plaisait de savoir que mes photos pourraient emballer du poisson ou empêcher les chaussures de perdre leur forme.

Mais le numérique bat son plein et je réalise en 2012 avec mon Iphone 12 vidéos clips à la demande de Léonard Cohen pour son album "Old Ideas". Filmer avec les restrictions de l'Iphone me passionne, c'est presque un Sténopé...  Jean-Luc Monterosso, Directeur de la MEP, m’invite à exposer de Janvier à Mai 2012 les photos du livre "Laetitia Casta". Ce sera un grand succès. Pour l'Académie des César je filme dans le même lit, pour un clip et un livre, 30 jeunes acteurs et actrices nommés pour les César 2013. Arielle Dombasle et BHL plongent avec moi sous l'eau et nous remontons quelques photos inoubliables à la surface pour Paris Match. Je me souviens de toutes ces merveilleuses images avec Naomi Campbell chez Alaïa, Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm jouant les Enfants Terribles dans la maison de Jean Cocteau à Milly, Nick Cave et sa merveilleuse femme Susie dans leur chambre à Brighton pour l’album "Push the sky away", Marion Cotillard sur le Ferry de l'Hudson River, Laetitia Casta dans l'automne du parc Saint Cloud, Audrey Tautou dans mon vieux canapé effondré.

Catherine Deneuve fait le buzz en body de dentelle dans les pages du New York Magazine pour qui je photographie aussi Charlotte Gainsbourg allongée en maillot de bain sur mon bureau, Jean Nouvel oeil de lynx et sourire de sphynx, Gaspard Noé dans le miroir de la salle de bain noire.

Pour le Madame Figaro, Diane Kruger fugitive dans les couloirs sans fin de l'Hôtel Meurice, Léa Seydoux tornade en cheveux d'azur précède Ana Cleveland si belle pour la Haute Couture, et un numéro exceptionnel avec Isabelle Adjani et son fils Gabriel Kane Day-Lewis. Puis Charlotte Lebon et encore Marion Cotillard.

A Venise sur les traces de Coco captivée par le grand Lion d'or, je photographie sur les canaux et dans les palais aux mille fenêtres la collection de haute joaillerie de CHANEL. Aussi pour CHANEL en 2016, un film pour la nouvelle Crème Douce sur la musique de "In the mood for Love", le film de Wong Kar Wai. 

L’affiche de "Hôtel Europe" avec Jacques Weber, un portrait de Fabrice Luchini pour son livre. 

Pour le magazine Numéro, Thierry Mugler olympien comme une statue dans les colonnes du Musée Galliera, Pierre Niney délicat, invincible, et les merveilleuses sœurs Ibeyi, jumelles et enlacées.

Une collaboration avec le magazine CR, avec la divine Grace Hartzel et ensuite avec l’icône Carine Roitfeld elle-même en Alaïa.

Beauty Papers avec Susie Bick Cave qui m’inspire si intensément depuis 1989.

Je participe à une exposition des collections de la MEP présentées par Guerlain "Les femmes vues par les femmes", de juin à août 2017.

Quelques photos et films publicitaires sont exposés au Musée des Arts décoratifs pendant l’exposition "Christian Dior couturier du Rêve" de juillet 2017 jusqu’à janvier 2018.

Contrairement à ce que je me suis toujours juré, je donne des cours à neuf élèves d'une école de photographie. Une joie inattendue que je renouvelle cette année.

Novembre 2017, je reçois au Carnegie Hall à New York le LUCIE AWARD pour l’accomplissement de mon travail en photographie de mode. C’est très impressionnant d’être dans la même liste que Helmut Newton, Annie Leibovitz, Richard Avedon, William Klein.

Décembre 2017, la campagne pour les parfums Philippe Starck me mobilise tout l’hiver, un défi.

L’année 2018 commence avec un marathon pour La Poste, photographier en deux jours les cinquante postiers les plus méritants à leur travail.

Des projets publicitaires, éditoriaux, des projets de livres et d’expositions sont en préparation.

Affaires à suivre…

 


 


1950

1960

1970

1980

1990

2000

2010

© Erwan Fichou pour Libération 2012

Dominique Issermann vue par...

​​"Dominique Issermann vous plaque dans une machine à lumière, un bricolage improbable mais implacable comme aurait pu en inventer Man Ray: une rampe double ou un grill de boxe qui se répercute sur une simple glace de tailleur et baigne le visage. 

C'est ainsi que Dominique Issermann a peut-être signé les plus beaux portraits, en faisant de la pâleur un système émotionnel, en laissant affluer, comme le firent les peintres de la Renaissance ou les anatomistes, le riche tissu nerveux, en rendant rare le moindre centimètre de peau dévoilée.

Dominique Issermann a assisté ses modèles (sa voix qui sort de l'ombre du studio est plutôt celle d'une entraineuse, d'une confidente ou la voix du miroir lui-même) dans un processus de vampirisation. Ce vampire-là vous déconcertera toujours: vous la sentez prête à vous mordre et elle vous effleure le bout d'un doigt"

​Hervé Guibert (écrivain, critique photographique et photographe)



"Une Photographie à laquelle je suis sensible ! C'est un photographe qui a un monde, un univers, qui est capable de faire une photo de mode ou de reportage. Son travail est très complet, elle a un univers noir et blanc incroyable, très doux, très sensible, très fin, très pudique. C'est sans doute une des meilleurs portraitistes aujourd'hui. Elle fait partie des photographes les plus respectés. Elle fait des photos comme elle veut, elle est très libre, c'est très rare. Elle photographie la beauté au sens beau du terme. Dominique Issermann est une grande cadreuse, un grand photographe."

Raymond Depardon (photographe et réalisateur)



"Espaces clos hantés par un vide existentiel, les compositions de Dominique Issermann sont de véritables exercices d'équilibre autour du corps de la femme vu comme un hiéroglyphe. Peu de photographes arrivent en effet à briser le décoratif pur et simple, tout en soumettant l'équation des corps dans l'espace à une tension inquiétante. Reconnaissables comme un nom de code, les images signées Dominique Issermann sont caractéristiques d'un admirable entêtement au style. Sa facture, en connivence totale avec elle-même, et donc parfaitement originale, est le produit de ses propres lois formelles. Il est d'ailleurs intéressant et assez drôle de constater comment Dominique Issermann a pu, a partir d'un style dont elle seule détient les ficelles alchimiques, s'autoriser une multitude de collaborations publicitaires, sans jamais compromettre son art, mais au contraire en cannibalisant quasiment ses commanditaires"

Samuel Drira (éditeur mode, styliste, co-fondateur du magazine Encens)



"Lorsqu'on se souvient des photos de Dominique Issermann, on ne sait plus si c'était une publicité ou pas. Sa photographie est à prendre à la lettre, toutes ses photos, quel qu'en soit le sujet, est d'abord une question de lumière de d'ombre. la photo se passe sur des plages immenses justes frangées de mer, sur des ciels crayeux ou chamboulés d'orages, sur des routes qui fuient pour aller rêver l'horizon, dans des trains qui filent, des autos. C'est une certaine façon, risquée, de ficeler ensemble le cadrage, le sujet, la couleur et la lumière à leur point d'équilibre extrème, voire de conflit. Ca bouge, l'image est faite de telle sorte qu'elle se casserait la figure s'il n'y avait, souvent minuscule comme une toute petite pierre angulaire, dans un coin ou ailleurs, le sujet.

Une image de Dominique Issermann est composée comme du Weston"

Katia Kaupp (journaliste)



"C'est le regard qui cherche l'épuré, guette la perfection, avec la délicate patience de celui qui sait attendre le moment miraculeux où s'accordent les choses immobiles, les êtres évanescents, et la lumière qui les unit. (...) On ira, je l'espère, se rafraîchir à la source de Dominique Issermann posant son regard sur la beauté à l'état pur."

Jérôme Garcin (journaliste, écrivain, Directeur Adjoint Nouvel Observateur)



"Voici Laetitia Casta calligraphiée à l'encre de chair (...). Le résultat est à la mesure d'une expérience unique, au delà intime, évoquant parfois les nus de Weston ou de Man Ray, sans que jamais nulle citation ne viennent perturber la sensation pure, ce dessin en train de se former dans l'espace. Ce n'est ni le nu académique du modèle, ni le nu objet. "Ce sont des moments qui se répondent et qui d'opposent". Chambre noire des échos tactiles, érotisme d'autant plus puissant qu'il tutoie l'austérité des lignes. La beauté se lit, telle une empreinte en apnée, un mirage."

​​​​Laurence Benaïm (journaliste mode, écrivain, Directrice du magazine Stiletto)​​​​



"La photographie est un saut qui transforme le temps en espace. C'est très bref, ça va durer longtemps, aucune limite, aucune frontière, on est sur une autre planète, ici même, la liberté règne.

Dominique Issermann semble ne connaître que deux lois: intérieur très privé, dehors vide. La vie humaine est un luxe inouï, mais précaire et fragile. Elle vibre, mais elle est sans cesse menacée. On fera donc sentir cette plénitude suspendue par des photos contradictoires, le blanc devient noir, le noir blanc. Ce luxe est en danger, le désert parle. Rien d'arrêté: tout s'élance sur place vers une disparition sans but.

Les Twins Towers, dès 1977, brûlent dans le brouillard, mais remarquez bien, au premier plan, ces larges traces de bulldozers absents.

Ou encore (grand chef-d'oeuvre) que fait cette jeune femme de dos, en chapeau noir, avec ce collier, dans un motoscafo sur la Giudecca, à Venise? Elle vient d'arriver, elle a un rendez-vous? Oui: avec rien. La vie est ce splendide rendez vous avec rien."​

Philippe Sollers (écrivain, critique, Directeur de la collection L'infini Gallimard)



"Dominique Issermann se révèle photographe dans l'épure, excelle dans les classicismes nouveaux. Elle pousse le raffinement de la mode à son comble, l'entoure du vide qui crée les images intemporelles. Dominique Issermann répand un voile poudré sur les images, choisit les gestes retenus avec la finesse d'un eye liner, maquille les filles d'une aura supplémentaire qui les fait appartenir au monde mystérieux des beautés éternelles.

Issermann entre dans le v^etement comme un oeil dans un mouchoir, ou s'en éloigne comme on referme un face à main. Jamais d'intrusion.

Toujours de la célébration semble dire ces images définitives pour l'histoire de la photographie de mode contemporaine."

Olivier Saillard (écrivain, historien, Directeur du Musée Galliera)​



Images Sonores / La photographe Dominique Issermann

05/08/2012

Hors Champs / Laure Adler reçoit Dominique Issermann

09/05/2012

Sortir Ecouter Voir / Laetitia Casta sous le regard de Dominique Issermann 

26/01/2012

Regardez voir / Brigitte Patient reçoit Dominique Issermann

27/06/2015

Musique Emoi / Elsa Boublil reçoit Dominique Issermann

09/10/2017

Radio CANADA / ICI Musique / Dominique Issermann

07/11/2017

Boomerang / Augustin Trapenard reçoit Dominique Issermann

25/04/2018